I’m Back From Moscow Le Devoir (1952) #3

SourceLe Devoir, June 17th, 1952.  Third article in a series by Pierre Elliott Trudeau on his return from the 1952 Moscow Economic Summit.

“Je reviens de Moscou”

“I’m Back from Moscow”

Un peuple sympathique, mais conventionnel jusqu’à la nausea

A sympathetic people, but conventional to the point of nausea

Quelques mots d’explication — Pas de sons critique — “Une religion”:  la foi est aveugle — L’erreur des Occidentaux

A few words of explanation — No noises of criticism — “A religion”: faith is blind — The error of Westerners

par Pierre Elliott-Trudeau

by Pierre Elliott-Trudeau

— III —

— III —

J’ouvre ici une parenthèse de peur qu’on ne m’attribue le mérite douteux d’avoir emmerdé systématiquement les pions du camarade Beria.  L’existence même du Rideau de fer entoure tout voyageur qui le franchit d’une certaine atmosphère de conspiration dont il ne peut facilement se débarrasser.

I am starting here with a parenthesis out of fear that I will not be accorded the dubious merit of having systematically vexed the pawns of comrade Beria.  The very existence of the Iron Curtain surrounds any traveler who crosses it with a certain atmosphere of conspiracy which he cannot easily throw off.

Au départ pour l’U.R.S.S., on vous demande plaisamment si votre testament est fait. . À l’arrivée, certains délégués vous font sentir qu’“enfin on est entre camarades” dans un paradis terrestre.  Tandis qu’après une discussion d’autres regardent d’un air entendu qui signifie :&nbsp: “Vous pouvez compter sur moi si les choses tournent au pire.”

Upon departure for the U.S.S.R., you are pleasantly asked if you have made out your will.  On arrival, some of the delegates make you feel that “at last you are among comrades” in an earthly paradise.  Then again, after a discussion, others look on with an air of understanding which means “You can count on me if things turn for the worst.”

Aussi bien, j’étais résolu de me conduire et de parler en U.R.S.S. exactement comme je le ferais si la conférence avait eu lieu, par exemple, à Rykjavik ou à Bagdad.  De la sorte, sans pouvoir être taxé d’hostilité ou de complaisance, je découvrirais bien à quels freins on soumet les natures indépendantes.   Ainsi, si je pris tout naturellement Staline pour cible, c’est que j’avais aussi souvent Wilfrid Laurier, sur la colline du Parlement.   Et je refusai de suivre mon guide au Kremlin pour les mêmes raisons que dans les caves du Vatican.  Je profite de cette parenthèse pour ajouter que je n’écris rien maintenant pour le simple plaisir de louer ou de dénigrer.  Il s’agit avant tout de comprendre.

As well, I was determined to conduct myself and to speak in the U.S.S.R. exactly as I would do if the conference had taken place, for example, in Rykjavik or Baghdad.  This way, without being able to be accused of hostility or complacence, I would clearly discover the brakes to which independent natures are subjected.  Thus, if I quite naturally take Stalin for a target, this is because I have also often taken Wilfrid Laurier, on Parliament Hill.  And I refused to follow my guide at the Kremlin for the same reasons as in the cellars of the Vatican.  I avail myself of this digression to add that I am not writing anything now for the simple pleasure of lauding or denigrating.  It is a matter above all of understanding.

Au demeurant, je compte bien être classé comme réactionnaire par les petits camarades, et comme bolchevik par les néo-fascistes, tant il est vrai que toute liberté de pensée se meurt dans le parti pris de la guerre froide.

Moreover, I expected to be labeled a reactionary by the little comrades, and a Bolshevik by the neo-fascists, so true is it that all freedom of thought dies in the side-taking of the cold war.

Ceci dit, je reviens aux cas particuliers.  Avant pu séjourner en Urss une quinzaine après la conférence, je déménageai dans un hôtel plus central et plus modeste, et ne mangeai plus que dans les petits restaurants de quartier.   Dans les trains, les théâtres, les cafés, je découvris un peuple loquace et énergique quand il est jeune; sérieux, même guindé, quand il n’a point bû; stoïque quand il n’est pas heureux; tranquille quand le mot d’ordre n’est pas l’emballement; et en tout temps généreux, mais conventionnel jusqu’à la nausée.

That said, I return to particular cases.  Before being able to stay in the Ussr another two weeks after the conference, I moved into a more central and more modest hotel, and I ate only in little neighborhood restaurants.  On the trains, in theatres, in cafes, I discovered a talkative and energetic people when they are young; serious and even stuck-up when they have not been drinking; stoic when they are not happy; tranquil when the order of the day is not excitement; and at all times generous, but conventional to the point of nausea.

Les arts

The arts

Ils sont très doués pour certains arts. La choréographe est exquise et les danseurs absolument hors pair. Les chanteurs et les musiciens sont excellents. Par contre une architecture et une décoration cossues, une peinture plate, une sculpture terne, une mise en scène prétentieuse et bourgeoise.

They are quite gifted for certain arts.  The choreography is exquisite and the dancers absolutely unparalleled.  The singers and the musicians are excellent.  On the other hand, the architecture and design are (cossues), the painting dull, the sculpture drab, and performance pretentious and bourgeois.

Or, la foule exulte devant tout cela, sans le moindre sens critique.  Il est permit d’applaudir au théâtre et au cirque, alors on applaudit sans cesse:  le chanteur, pendant la phrase musicale; le décor pendant le dialogue; les entre-chats, durant les fouettes-tour; l’âne savant durant les sauts périlleux.   Y aurait-il si peu de façons de défouler? …

Now, the crowd presented with all of this jumps for joy, without the least critical sense.  It is permitted to applaud in the theatre and at the circus, therefore they applaud non-stop:  for the singer during the musical phrase; for the decor during the dialog; the high-jumps during the spins; for the talking donkey during the somersaults; could there be so few ways to “vent” ? …..

Après un opéra de Glinka, je louai le chanteur Mikhailov, et on vanta mon sens esthétique.  Mais mon malheur fut ensuite de critiquer le tableau où on conduisait un cheval en scène; je ne comprenais plus rien aux arts scéniques.  J’interroge les gens sur Dickens et Thackeray (of all people!) et tous trouvent qu’ils sont admirables, les plus anglais des écrivains.  Mais tous détestent Dostoïewski, et m’en donnent tous les mêmes raisons.  Hasard ou quoi?

After an opera by Glinka, I praised the singer Mikhailov, and my esthetic sense was acclaimed.  But my misfortune was to then criticize the scene where a horse had been led on-stage; I no longer understood the scenic arts.  I questioned people on Dickens and Thackeray (of all people!) and everyone thought them admirable, the most English of authors.  But everyone detested Dostoevski, and gave me all the same reasons.  Coincidence or what?

Qu’est-ce que l’autocritique?

What is self-criticism?

Il est vrai qu’on fait grand état de “l’autocritique”.  Mais autant que j’ai pu voir, cela consiste à dire, à des périodes et à des endroits rigoureusement déterminés, que le service à la cantine est trop lent, que la salle des spectacles est mal balayée, et que le Plan n’exige pas assez du travailleur.  Mon étonnement devant l’unanimité, ma surprise devant l’absense totale de contradictions sur des points importants (doctrine, par exemple) faisait rire.  “Pourquoi critiquerions-nous?  Tout ici est orienté vers le bien commun.”  Et ils définissaient la liberté comme la faculté de choisir le bien, c’est-à-dire ce qui a été défini comme tel par les autorités.

It is true that a great deal is made of “self-criticism”.  But as far as I was able to see, that consisted in saying, at times and places rigorously determined, that the canteen service is too slow, that the exhibition hall is poorly swept, and that the Plan does not require enough from the workers.  My astonishment in the face of the unanimity, my surprise at the total absence of disagreement on important points (doctrine, for example) made them laugh.  “Why would we criticize ourselves?  All is oriented here to the common good.”  And they define liberty as the faculty to choose the good, i.e., that which has been defined as such by the authorities.

Cette rencontre de notions quasi thomistes 1 dans la capitale de l’athéisme ne cessait de me laisser songeur. On a souvent comparé le stalinisme à une religion, mais il fut vraiment aller en U.R.S.S. pour sentir à quel point leur foi est aveugle, leur espérance, tenace, leur charité, inqui- [ etoriante ]. Marx le prophète; le précurseur Lénine; et le Staline fait homme. 2

This encounter with quasi-Thomist 1 notions in the capitol of atheism kept me thinking. Stalinism has often been compared to a religion, but one must really visit the U.S.S.R. to feel the extent to which their faith is blind, their hope tenacious, their charity inqui- [ etoriante ]. Marx the prophet; Lenin the herald; and Stalin made Man 2.

Je ne l’écris point pour blasphémer, mais pour qu’on comprenne la force et l’irraison du mouvement qui anime les fidèles.  Le nombre de ceux-ci par rapport au tout resterait évidemment à déterminer, et ici surtout les généralisations seraient dangereuses:  j’ai à peine effleuré quelques grandes villes dans quatre républiques soviétiques, et le nombre de gens qu’on peut voir dans un mois est forcément limité.   Mais j’ose dire que le peuple parait content de sa prospérité relative.  D’ailleurs quand l’alternative est de croire ou de mourir, il n’est pas étonnant de trouver une majorité de fidèles, surtout chez un peuple réputé à la fois pour sa capacité d’encaisser les malheurs, et pour son extraordinaire complexe de supériorité.  En effet, depuis toujours les Russes entretiennent une admiration chauvine pour tout ce qui porte l’étampe maison:  ce fut le ressort du panslavisme, c’est maintenant celui du pansoviétisme.  Et leur ambition d’être forts ne regarde pas au prix qu’eux-mêmes ils paient.

I write not to blaspheme, but to understand the strength and the irrationality of the movement which animates the faithful.  The number of these, compared with the rest, obviously remains to be determined, and here above all generalizations would be dangerous:  I barely skimmed a few big cities in four Soviet republics, and the number of people one can meet in a month is necessarily limited.  But I dare to say that the people seem content with their relative prosperity.  Moreover when the alternatives are to believe or to die, it is unsurprising to find a majority of the faithful, above all amongst a people reputed both for their capacity to absorb misfortune, and for their extraordinary superiority complex.  Indeed, the Russians have always entertained a chauvinist admiration for anything which bears the house brand:  this was the mainspring of panslavism, it is now the mainspring of pansovietism.  And their ambition to be strong takes no account of the price, which they themselves pay.

Naïvetés

Naivety

C’est pourquoi les politiciens occidentaux me font rire quand ils dépeignent les Russes comme un peuple qui ne vit que dans l’espérance d’être libéré du joug stalinien.  Ils ne commettront pas ce péché contre l’esprit.  Au contraire, plus ils sentiront leur patrie menacée de l’extérieur, plus ils se rallieront autour de leurs dirigeants, et s’endureront dans leur monolithisme.  Ils l’ont prouvé au lendemain même de la Révolution, en repoussant héroïquement les interventionnistes occidentaux et polonais.  Ils l’ont prouvé encore contre les Nazis, au grand soulagement du monde civilisé.

This is why western politicians make me laugh when they paint the Russians as a people who live only in the hope of being liberated from the Stalinist yoke.  They would not commit this sin against the spirit.  On the contrary, the more they feel their country threatened from the outside, the more they will rally around their leaders, and will endure in their monolithism.  They proved it on the morrow of the Revolution, by heroically repulsing western and Polish interventionists.  They proved it again against the Nazis, to the great relief of the civilized world.

Par contre, qu’une longue paix rende inutiles les défensives “contre-révolutionnaires” des autorités staliniennes, et elles devront peut-être songer à en attenuer les rigueurs.

On the other hand, a long peace renders “counter-revolutionary” defensives of the Stalinist authorities useless, and they perhaps will have to think of attenuating the rigors.

Mais à quoi rêvent ces jeunes filles?  Le sait-on et le savent-elles?

But what do these young girls dream of?  Do we know and do they know?

MERCREDI:  Le citoyen soviétique demeure un “cochon de payant”.

WEDNESDAY:  The Soviet citizen still “pays through the nose”.

 
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Translator’s Notes

1  I believe that Trudeau here is referring to Saint Thomas Aquinas (I remember him from Liberal Arts 40 years ago), who, according to my WordWeb laptop dictionary, was a:

(Roman Catholic Church) Italian theologian and Doctor of the Church who is remembered for his attempt to reconcile faith and reason in a comprehensive theology; presented philosophical proofs of the existence of God (1225-1274)

Apparently, Communist Trudeau was having difficulty reconciling totalitarian faith in the USSR with his own idea of reason.
 
2  A no doubt ironic reference to the [WordWeb] “Christian doctrine of the union of God and man in the person of Jesus Christ”.